L’enfance. Le paysage premier. Celui sur lequel on construit tous les autres.
Des toits de fermes flamandes où s’inscrit en tuiles colorées le nom du lieux dit, des cartes dont on se demande si les noms imprimés font oui ou non partie, en vrai, du paysage… des histoires de carnage 14-18 que les champs d’enfances racontaient encore, murmuraient à l’oreille, là dans ce blockhaus un peintre griffonnait des aquarelles de paysage, là-bas sous cette terre labourée les vieux disent qu’un immense charnier attend d’être exhumé, là-bas petit – tu vois – un vieux bataillon de jeunes australiens a pourri tout l’été sur les barbelés… ici, les histoires hantent les lieux.
Toi, tu verras un champ vert de blé, d’orge, de colza, moi j’y vois les croix de jeunes gars envoyés comme chair à canon.
J’ai grandi là, entouré d’histoires non dites, murmurées par la terre, dégorgeant d’obus, de boutons d’uniformes, d’os.
Les lettres rouges sont des exhausteurs de paysage, d’Histoire, la grande, les petites, ou alors juste la beauté d’un paysage, sa poésie invoquée.
Le langage comme un va-et-vient, jouant entre le paysage et nous. Les lettres soulignant, d’un trait, rouge vocable, un élément, le langage cadre, pointe, soulève, révèle, façonne, formate, redit.
Je ne sais retracer l’origine précise de tout cela, et ne veux sans doute pas.

J’ai bien quelques repères, comme ce dessin, ci-dessus, daté du 15 février 1976, j’avais six ans, où l’on observe clairement l’idée comme déjà en place: des lettres rouges orangées sur un paysage. Mon prénom.
Passage obligé par l’identitaire ou injonction culturelle?
Le reste du travail se fera sur l’effacement de l’identité propre par rapport au paysage.
Relationner.
On a déjà un mélange de majuscules et de minuscules, la redondance là-haut d’une double signature, ainsi qu’une très jolie paréidolie -c’est peut-être un détail pour vous mais pour moi ça veut dire beaucoup- très jolie paréidolie de lézard•dragon dont la langue trace un chemin vers la maison. La langue, la parole. Les cris, l’écrit. La maison, le refuge. Le lent gage.
À partir du carnet irlandais ci-dessous, le doute n’est plus permis. N’ai aucun souvenir du pourquoi-comment, je sais/suis devant le château de Kinvara et je griffonne un dispositif jouant avec la marée. Dans le carnet, en lettres rouges aquarellées, le mot TIDE est suivi d’un point d’interrogation, confrontés à la marée. Sur papier.
Comme un protocole à réaliser.
Je note la possibilité du mot retourné par la marée, en un autre mot, pas innocent, et qui depuis de nombreuses années m’accompagne déjà par ma pratique éditoriale papier: EDIT.
Est-ce de là que nait cette idée d’éditer sur le paysage? Éditer la marée ... tide edit?

Et cette question, revenant, souvent présente: quel est le sens de lecture du paysage?
Il y eut aussi cette lettre, plus ancienne, année 90 sans doute, un « A » rouge, en capitale, découpée dans un tout petit contreplaqué. Je me souviens l’avoir posé sur ce vélo bleu ciel (le même que Bobby Lapointe sur un livret de paroles d’une intégrale), le « A » est à l’avant du vélo, sur le porte bagage de devant. Me souviens rouler dans les rues piétonnes de Lille ainsi: les gens croisés lisaient et disaient le « A », le vélo avançait dans une sonorité constante de « A! » prononcé par des corps multiples ne s’étant pas concertés.
Pour moi, ce « A » c’est la Lettre Écarlate. Je connais le titre du livre de Hawthorne mais je ne le lirai que plus tard.
Le premier mot, posé, l’est à Zuydcoote, le 20 juin 2004. EXIT. Le mot est jouxté d’une porte rouge: je joue avec les références, visibles, invisibles, subtiles, lisibles, risibles… « exit » sur la plage, l’Angleterre à l’horizon: le lieu est chargé, des épaves jonchent encore la plage, l’épisode de la Poche de Dunkerque, du au 1940, les anglais et français se jettent à l’eau pour rejoindre les bateaux au large et échapper aux allemands tenaillant, un fait historique et plus littérairement ce roman: Week-end à Zuydcoote de Robert Merle. La porte rouge, elle, est « la porte exacte » de Serge Gainsbourg dans L’Anamour, cherchant en vain le mot « exit ».
Autre référence, intime, Jeannette, ma fille, décide de sortir, naitre, ce jour-là.
Bienvenue.
L’aventure est complexe, c’est un atelier à ciel ouvert, trouver à chaque fois comment techniquement intervenir selon les lieux: sur la plage, le parvis de Beaubourg, ou flottant sur l’Escaut.
Écrire aussi sans agir en colon, éviter les mots comme drapeaux plantés. Chercher l’écho, l’attention, la résonnance juste.
Très vite j’expérimente et constate les autours de l’action, la nature de l’écrit performé, How to do things with words.
La nature des premiers essais, liant page et plage, l’écriture en lisière de vague, donna au projet son nom, Niveau Zéro de l’Écriture. Référence obligée au degré de Roland, les phrases ici sont écrites en lisière de mer, altitude zéro: le niveau zéro.
Les lettres furent découpées, une à une au début, tracées à la craie sur le bois, imparfaite, comme écrites à la main… Après la phrase de 400m de long, tentée en 2013, 400 lettres produites font de moi sans doute le premier éditeur sur paysage de l’histoire de l’humanité, le premier à avoir une casse grandeur nature pour écrire, éditer un texte sur paysage.
L’expérimentation et son partage sont aussi une aventure en elle-même.
Les premières traces sont incorporées au site internet de la maison d’édition, nuit myrtide éditions.
Site aujourd’hui entièrement disparu, composé en flash, un langage oublié de la programmation, un paysage à l’obsolescence programmée.
Un blog • c/o vazemsky • prend alors le relais comme carnet partagé pour les actions plus personnelles loin du papier et de l’édition papier. Puis un blog dédié au projet: http://niveauzero.blogspot.com/
En 2013, l’expérience s’envole pour une année de performances sur le littoral dunkerquois et des escapades internationales (Brno-Cz, Berlin-All, Wroclaw-Pol, Dunkirk-R.U… ). Le projet se nomme Lettercamp • champ de lettres.
Chant de l’être aussi.
On ajoute aux lettres de bois rouges, des lettres de glace: on relance avec Andrés Costa Maluk le dispositif du collectif chilien Escalofrio, création de moules en zinc, fabrication d’une casse complète de lettres en bac évasés, emplis d’eau et mis en container frigo pour descendre à moins 27 degrés, geler à coeur.
Le site du projet Lettercamp se construit dans le temps de l’action.
Un autre blog/carnet partagé reprend les questions au cours de l’expérience, en ligne ici.
Le désir, à postériori, d’archiver l’intégralité des actions faites sur un nouveau site collectant les images produites, disséminées sur les réseaux sociaux, ou enfouies dans des disques durs, refait surface occasionnellement.
Ce travail fut entamé ici: https://niu.lettercamp.org/
Il reste à poursuivre…
Bonnes lectures!